En face, à l'horizon, les ronds dos d'eau, nés intermittemment du ballet des vagues, à saute-mouton s'amusent, sculptant à la surface un mouvant bas-relief de pétillantes bulles ... Plus bas, incrustée dans le lac et zébrée par la bise, la lumière lunaire éclate sous le flux en un million d'étoiles ... Tout autour et au loin, floral et peu faunique, un théâtre d'ombres chinoises aux contours peu mouvants se déroule inédit à la vue fort scrutante de quelques badauds de nuit ... Et tout près du rivage, un concert cris-stridents d'insectes somnambules émiette par à-coups le muret du silence...
Un espace semé de fugaces visions et d'insolites sons et... lui, Aymana, perché tout haut sur un mont.
Paysage nocturne où l'ébène déambule pas trop loin de ses gris.
Sur un rocher juché, l'un des pieds calé nu à un vieux tronc bruni aux blessures sur-enduites de mousse verdâtre, Aymana feuilletait un à un les replis pas encore froissés de sa mémoire essoufflée. S'y mêlaient chaotiques les images d'un heureux temps qui fut et les outrages de viles phases qu'il fuit.
Aymana fut de ceux que les cieux ont honni à la naissance. Sur les creux de la faim et les ponts de l'oubli, il a traîné longtemps, sans la tape-dans-le-dos du père et surtout sans la tiédeur-du-sein-doux de la mère, son frêle corps d'enfant de gîte-en-tôle en taule-pour-gîte et mouillé, sans souci de l'incertain demain, son âme - peut-être pré-maudite - au jus rance de la lie. Et au bout de l'errance enfin, le coeur havre d'Amoni. Elle était bien plus jeune, la chevelure saine et le corps bien nourri. Paysanne égarée? ou Princesse déchue? C'est par un soir d'hiver que leur amour naquit. Ils n'eurent que peu de mots pour devenir amants. Ils mêlèrent ainsi leurs ardentes salives et leurs affreuses vies de goûts âcres tabagiques et du tintement saoûlant du choc fêtard des chopes. Dans l'ivresse luisante et la fumée, Aymana-Amoni enterrèrent leurs tristesses en de si longues nuits. Elle, féline au lit et lui, raide sans pli. Un printemps, un été... Un couple de saisons fut son unique bonheur juste avant l'oraison. Amoni, sa compagne, un jour.. très tôt ... à l'aube, de son nid le quitta pour se fondre étincelle dans un tapis d'étoiles.
Il ne sut rien d'elle, elle sut trop peu de lui.
Mélancolique à l'embolie, Aymana veille depuis..... et ne quitte plus la nuit.