Si vous demandez à un enfant quel jouet il aimerait conserver s’il devait se retrouver sur une île déserte, il est probable qu’il choisisse le plus précieux, ou le plus sophistiqué. Pour moi, les jouets qui ont bercés mon enfance et dont je me souviens encore plusieurs dizaines d’années plus tard sont ceux que j’ai trouvé par terre, et c’est sans hésiter parmi eux que j’aurais choisi celui que j’aurais amené sur une île déserte.
Ma famille n’était pas pauvre et on m’offrait autant de jouets qu’aux autres enfants. Peut-être un petit peu moins maintenant que j’y réfléchis, mais là n’était de toute façon pas le problème. Tous ces jouets plus ou moins sophistiqués que l’on m’offrait avaient un gros défaut, ils finissaient systématiquement par casser. A sept ans, j’ignorais que cela était normal et qu’il suffisait souvent uniquement de changer les piles pour qu’ils fonctionnent à nouveau. En fait, je n’étais pas idiot et je m’en doutai un peu mais mon père avait une telle façon de me faire culpabiliser lorsque l’un de mes jouets ne marchait plus que j’avais renoncé à lui demander les piles salvatrices et ma chambre foisonnait de robots immobiles et autres jeux devenus obsolètes à cause de ma timidité et de la crainte que m’inspirait mon père. Celui-ci ne ratait d’ailleurs jamais une occasion, dès qu’il en trouvait un, de me demander comment je m’y étais pris pour le casser. Il me traitait de tous les noms d’oiseaux au moment ou je lui expliquais qu’il s’agissait peut-être des piles. Et je n’oublierai jamais cette angoisse, lorsqu’il faisait irruption dans ma chambre, le plus souvent au milieu de la nuit, avec les piles tant attendues. Au moment ou le jouet était censé reprendre vie, il arrivait qu’il ne fonctionne vraiment plus après toutes ces années d’abandon, j’étais alors abreuvé d’insultes, puisqu’en plus de casser mes jouets, je l’obligeais à en changer les piles au milieu de la nuit tout en sachant qu’ils ne fonctionnaient pas. Je me rends maintenant bien compte de la malhonnêteté du procédé qui n’avait d’autre but que de me faire souffrir, mais je dois admettre qu’à l’époque cela fonctionnait à merveille, après tout, je n’avais que sept ans.
Trouver un jouet par terre, quel que soit son état, représentait donc pour moi un évènement d’une importance majeure. Je disposais enfin d’un jouet à moi sur lequel je n’avais pas à rendre de compte. Bien sur il n’était pas bien gros, ni très sophistiqué, en fait la plupart du temps il était même déjà cassé, mais j’y vouais un attachement sans borne puisqu’il représentait la seule chose sur laquelle il n’était pas possible à mon père de m’accabler de reproches.
C’était donc bien une sorte de duo, drôle de duo quand j’y pense, qui s’était formé entre ce petit garçon vouté et un peu triste que j’étais et ce robot articulé et rutilant d’une dizaine de centimètres, à qui il ne manquait qu’un bras pour ressembler à un jouet normal. Il me racontait les batailles intergalactiques pendant lesquelles il avait été mutilé et je lui en faisais vivre d’autres contre des playmobiles auxquels je dois bien admettre que je ne laissais aucune chance. De toute façon, même avec un bras en moins, il était assez solide pour résister à tous leurs assauts. Fait de métal, il ne craignait absolument rien, et le bleu scintillant de son plastron, même un peu rayé par endroits, lui donnait l’allure d’un samouraï sur le champ de bataille. Il se tenait toujours droit et toisait ses adversaire des ses yeux métalliques avant de leur donner une sorte de leçon d’arts martiaux alliant toute la fougue d’un enfant de sept ans à la puissance de l’acier.
Je ne savais pas à l’époque si les jouets avaient une âme ou pas, mais si celui-là en avait une, je suis content de l’avoir sorti de la rue pour reprendre une vie de jouet normale. Je l’ai gardé dans ma chambre jusqu’à ce que je parte de chez moi. C’est vrai que j’ai l’impression de l’avoir un peu abandonné puisque je n’y suis jamais retourné et que je ne sais pas ce qu’il est devenu. Mais je reste optimiste, même le plus déglingué des jouets peut avoir la chance de tomber sur un petit garçon un peu déglingué, et là, tout redevient possible.