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 Les feuilles d'hiver

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Candleinthestorm

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MessageSujet: Les feuilles d'hiver   Ven 3 Fév à 4:26

Il y a plus triste. Plus triste que les feuilles d’automnes qui s’envolent au loin, alors que les beaux jours nous quittent. Il y a plus triste. Il y a les feuilles d’hiver, celles que le vent n’a pas emportées, et qui restent poisseusement collées au sol. Quelques unes battent encore mollement de l’aile, sans trop y croire, juste parce qu’il le faut. Ce serait moins triste sinon. Et inutile de shooter dedans. Celles-ci ne s’envoleront plus : il est trop tard.

Il fait nuit et les rues sont calmes. Les gens sont au chaud dans leurs maisons. Les volets un à un se ferment, et la vie des autres m’échappe. Je me demande même si la mienne ne serait pas continuellement en train de m’échapper. Et ce soir peut-être plus que d’habitude.

Maisons-secrets,
Fenêtres-mystères,
Je me délectais
De vos misères.

Ces quelques vers que j’avais écrits autrefois me reviennent à l’esprit, et parviennent à me faire sourire avec nostalgie, malgré moi, et malgré les feuilles d’hiver. Ce sont les mêmes rues, les mêmes carrefours, les mêmes fenêtres, les mêmes volets.
Les mêmes ? Non, pas tout à fait…

Autrefois j’étais fermement ficelé à ces maisons. Je ne les quittais jamais vraiment. Elle vivait là, dans ce quartier, et par la pensée je m’y trouvais toujours un peu, moi-aussi. D’ailleurs, elle y vit toujours, en réalité. Je le sais : je sors juste de chez… de chez elle. Je l’ai vue. Je lui ai parlée. Il restait des fragments de moi qui traînaient dans sa vie. Ca devait être douloureux, je l’en ai débarrassés.
Un brin présomptueux, non ? Sans doute…

Si mon livre a pu entrer dans ma poche, ça n’est pas le cas de ce satané manuel de jeu vidéo, bien trop large. Il m’encombre à mon tour, il glisse de mes mains gantées, il occupe tout mon esprit. Je ne pense plus qu’à lui. Elle aimait bien y jouer, à ce jeu. En fait, elle aime toujours y jouer, je suppose.

C’est étrange comme il faut que je parle d’elle au passé : « elle vivait » ; « elle était » ; « elle avait »… Comme si elle n’était plus elle, depuis que je suis parti. Un brin présomptueux, non ?

Au prochain carrefour, je tournerai à droite. Je croise quelqu’un et je me demande ce qu’il voit. Un grand jeune homme au dos voûté, fixant distraitement le manuel de jeu vidéo qu’il tient religieusement de ses deux mains gantées et maladroites. Je tourne à gauche.

Je n’ai pas envie de rentrer. Je veux prolonger cet instant, cette aventure, cette marche. Je veux croiser d’autres passants nocturnes. Pour la première fois de ma vie, je me cherche dans le regard des autres. Je ne sais plus qui je suis, et c’est moi que je cherche dans ces regards.

Vous qui me croisez, qui croisez mon regard, vous qui me regardez, vous, vous autres, vous, dites-moi ! dites-moi qui je suis ! QUI SUIS-JE ?

* * * * *

Je suis nerveux. J’ai envie de la revoir. Je presse le pas. Je suis nerveux. Dieu que je suis nerveux ! Je ne me souviens pas avoir été aussi nerveux. Mon ventre se noue brusquement, et je m’arrête sous la douleur. J’attends quelques secondes que le spasme me quitte, et je reprends mon chemin.

Numéro 14. C’est ici. Je n’ai pas regardé les numéros : inutile, je connais ces portes presque par cœur. Celle de la vieille femme. Celle d’où s’échappe parfois des gammes de piano. Celle du motard. La sienne, numéro 14, interphone du haut. Je range mes gants dans mes poches en fixant le bouton. Le gant gauche à gauche, le gant droit à droite. J’inspire profondément et j’appuie sur ce bouton. Encore un spasme. Elle ne répond pas immédiatement. Qu’allais-tu t’imaginer, mon garçon ?

Elle répond enfin. Une voix neutre.

« Oui ?
- C’est moi », balbutié-je.

Et le buzzer retentit et je pousse la porte et je dévoile le couloir sombre et, ce soir, sinistre. Intérieurement, je me moque de ma réponse. « C’est moi ». Je ne peux m’empêcher de sourire lorsque j’en entends d’autres donner cette réponse. Je soupire et je m’avance dans le couloir. Je ferme la porte derrière moi et je tâtonne sur le mur pour trouver l’interrupteur. Je le trouve enfin et vlan ! la lumière jaillit, presque importune. Au fond, dans les escaliers, j’aperçois un fantôme, l’espace d’un instant : les bras chargés des sacs des courses, sa silhouette me regarde pendant que je vérifie qu’il n’y a pas de courrier dans la boîte à lettres, comme je le faisais chaque fois. Je jette un coup d’œil désespéré à la boîte à lettres, l’air de dire « désolé ma vieille, mais c’est fini tout ça », et je me dirige vers les escaliers. Le fantôme s’est volatilisé.

Je monte les marches. Une fois sur deux, c’est un souvenir. Un fois sur deux, c’est une crainte.

Nos débuts improbables…
Comment va-t-elle ?
Nos vacances idylliques…
Ne vais-je pas encore la faire souffrir à faire intrusion dans sa vie ?
Nos petites habitudes de couple…
J’ai peur qu’elle aille mal.
Son corps de femme…
Comment va-t-elle se comporter ?
Sa présence inconditionnelle…
Ne serai-je pas paralysé par … par quoi ?
Notre complicité…
Pourquoi toutes ces questions ?

Je suis enfin au deuxième étage. La porte est entrouverte. Je n’ai plus le choix. Il faut entrer puisque la porte est…

La voilà.

Je feins d’être naturel. Donc je suis faux. On se fait la bise.

Ca va ? ouais ? super ! moi aussi… Tes affaires. Hop, les miennes. Merci. Non, rien d’autre… Bon, merci. Non non, je ne vais pas à cette soirée, mercredi soir… D’accord… Bon… Eh bien je m’en vais alors. Ca ne pousse plus les plantes ? Non ? ah… Bien bien… Une bonne soirée alors. Au revoir, et merci. Oui oui je ferme la lumière, ne t’en fais pas. Au revoir…

Et c’est fini…
J’éteins la lumière et je descends dans le noir. Je pensais pouvoir le faire. Après tout je les connais, ces escaliers du bonheur ! Penses-tu, garçon ! J’ai goûté des murs et de la rampe, ce soir-là. Et je me dis que j’ai été bête d’avoir demandé « ça ne pousse plus, les plantes ? ». D’abord parce que, je ne vois pas pourquoi elles ne pousseraient plus. Je n’ai jamais été indispensable à leur croissance, à ce que je sache. Quand bien même j’aimais en prendre soin. Et deuxièmement d’avoir été si faux.

Je me dis que j’ai dû lui paraître horriblement indifférent. Et distant. Et froid. Alors que… Mon dieu ! Je… Je suis en bas et la porte d’entrée claque derrière moi. C’est trop tard. Je reste un bon moment, incrédule, indécis, sur le pas de la porte. Je ne me comprends plus… La sonnette est toujours là. Peut-être que… si… je… ?

Non…

Péniblement je me remets en route, comme au ralenti. Et elle ? que fait-elle en ce moment ? que pense-t-elle ? Je ne le saurais sans doute jamais…

Encore un spasme. Je m’arrête, et je regarde mes mains : un livre et un manuel de jeu vidéo. Dégoûté, j’ai presque envie de les poser là, sur cet appui de fenêtre, et de les y abandonner. Après tout, je ne suis pas venu pour eux, mais pour elle. Je les y pose, d’ailleurs. Mais pas pour les abandonner. Juste le temps de mettre mes gants. Je n’arrive pas à les enfiler. Celui de gauche était à droite et inversement. Où avais-je la tête ? Je fourre ce que je peux dans mes poches, et me remet en marche en regardant le sol.

Au fond, je l’aime toujours. Non pas que je souhaite revenir sur ma décision. Non. Je ne le ferai pas. Mais je l’aime encore. Différemment. Je continuerai à vouloir son bonheur. Immanquablement, je serai heureux d’apprendre qu’elle est heureuse, et triste d’apprendre le contraire. Si je pouvais d’une manière quelconque faire quelque chose pour qu’elle soit heureuse, je le ferai sans me poser de questions. Je ne veux que son bonheur, mais plus avec moi. Plus avec moi…

Tout ça, j’aurais voulu lui dire. Mais je n’ai pas pu… J’ai eu peur de lui faire du mal. J’ai eu peur de lui faire encore du mal. Alors que je ne veux que son bien. C’est terrible, la vie ! On veut le bien d’une personne, mais on ne peut rien faire sans risquer de lui faire du mal…

Alors je n’ai rien dit, et à l’heure qu’il est, elle s’imagine sans doute qu’elle m’indiffère. Que je ne m’intéresse plus du tout à elle. Qu’elle m’est insignifiante. Qu’elle est sortie de ma vie. Mais cela ne lui fait-il pas de mal ?

Pourtant, comment pourrai-je l’oublier ? l’anéantir de ma mémoire en si peu de temps ? après ces quatre années ? après tous ces souvenirs ? après tout cet amour ? Comment peut-elle s’imaginer que je l’ai déjà oubliée, alors que je ne l’oublierai jamais ?

Je suis bête. Qu’en sais-je de ce qu’elle pense ou pas ? Arrête de penser pour elle, garçon… Laisse-lui au moins sa liberté de pensée. Et ne regarde plus les feuilles d’hiver.

Va ! Va cueillir ton identité dans les yeux des passants ! Celui-ci par exemple, qui remonte avec aisance et à vélo la pente que tu pênes à descendre à pied. Il a peut-être la solution. Il te révèlera peut-être qui tu es… Cherche son regard ! Vois ! Vois !

Il ne me regarde pas. Il passe sans me voir. Je ne vois rien.

Aussi ne suis-je rien ? Ne suis-je donc plus rien ?


Bien sûr que non… Quelqu’un t’attend quelque part, garçon… Sans doute, quelqu’un t’attend quelque part…

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Tickle
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MessageSujet: Re: Les feuilles d'hiver   Dim 12 Fév à 20:05

Salut


J'aime bien cette nouvelle, elle est tout a fait dans le style "candle" : un peu mélancolique, nostalgique, aux couleurs de l'automne...et puis tu es très juste dans ce que tu décris. Les situations paraissent très réelles.
Je ne sais pas quoi te dire de plus. Je n'ai pas accroché à fond mais j'ai surtout trouvé ca juste, <vrai, ressenti quoi!
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Candleinthestorm

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MessageSujet: Re: Les feuilles d'hiver   Dim 12 Fév à 22:06

Merci beaucoup pour ton commentaire, j'avais arrêté d'en espérer un depuis quelques temps...

Je suis heureux que tu aies trouvé cette nouvelle "vraie".

Merci pour tes quelques mots, vraiment... Smile

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Skid
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MessageSujet: Re: Les feuilles d'hiver   Sam 4 Mar à 1:07

candle, sache tout d'abord que je collectionne les briquets, les briquets ordinaires, lorsqu'ils sont presque vides, donc si ta flamme bat de l'aile que tu as besoin d'un peu de gaz et d'une étincelle, n'hésite pas à venir me demander. un brin présomptueux non? ;p
cette question était bien posée. présomptueux de vouloir poser ses propres sentiments, alors ceux de quelqu'un d'autre... présomptueux d'être éboueurs, puisqu'il restera toujours des décharges naturelles, présomptueux d'être architecte puisqu'il y aura toujours des avions détournés, présomptueux d'être écrivain puisqu'il y aura toujours une parcelle d'humain insondable- on aurait pu dire la même chose pour le psychologue. Malheureusement on te sens dans ce récit en même temps gêner de vouloir être somptueux (éthymologiquement) et emporté par des pensées trop personelles, non pas qu'on ne puisse les comprendre mais qu'elles nous paraissent être la création d'un esprit modèrément torturé. voilà ce qui me vient à l'esprit pour le fond. par contre pour la forme j'apprécie ton écriture: assez classique, claire et poncutée lorsqu'elle doit etre descriptive et néanmoins plus accélèrée touffue et originale lorsqu'il faut suivre les sentiments( jdéveloppe pas.. hein ). Enfin la structure m'a donné une idée (comme ça on pourra pas dire que c'est de la copie illégale ;p ) le fait de suivre un chemin précis matérialisé par des éléments constants puis de revenir en arrière, de suivre les mêmes pas avec des pensées différentes. c'est un peu différent de ton texte dans le sens ou tu fais un flashback qui sépare le récit en deux éléments rattachables (ou bien j'ai pas compris...). bref... fonky mais un peu trop lover pour moi.
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Acyella
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MessageSujet: Re: Les feuilles d'hiver   Mer 22 Mar à 0:11

J'ai beaucoup aimé cette nouvelle... une belle structure , de jolies phrases, une jolie mélancolie, un beau chemin... En fait j'ai vriament adoré, beaucoup accroché! Ca doit être sentir une espèce de sincérité que je ne sais jamais vraiment décrire et expliquer...
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