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 Génération Orpheline

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Hiraeth Dùnadan
Floodeuse en série
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Localisation : les Terres Sauvages
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MessageSujet: Génération Orpheline   Dim 2 Avr à 20:56

allez zouip



Génération Orpheline



La poussière vole dans la lumière, et dehors on entend des rires d’enfants. Des rires, et la poussière toute douce devant les dossiers bien alignés. Trois mots au-dessus d’une fenêtre, trois mots presque recouverts par des dessins maladroits, affichés en désordre sur le mur. Education Instruction Liberté. Liberté. La porte du parc est ouverte, et personne ne veut sortir, personne ne pense à sortir. On est tellement bien, juste là, sans se soucier, ici depuis la naissance, ici, où on apprend parce qu’on a envie d’apprendre, parce qu’on veut apprendre, pas parce qu’on a peur, non pas de peur, pas de cette peur qui a pourri l’enfance et l’adolescence de tant d’autres… Non, pas de peur. Entre les dossiers bien alignés, il y a une femme, plus très jeune, pas très vieille non plus, les cheveux hésitants entre le brun et le blond, la peau claire, les yeux toujours un peu tristes. Son bureau est encombré, elle a essayé de faire de la place en poussant à droite, à gauche, quand Fabio est entré, après tout c’est à elle d’être sérieuse. De l’autre côté du bureau, il y a Fabio, ses quinze ans et ses questions.
« Qui sommes-nous ? »
La femme sourit doucement, tristement. Elle savait qu’un jour, l’un d’eux viendrait, pour savoir, c’est pour cela qu’elle les a éduqués, pour qu’ils viennent demander, gratter le passé pour comprendre. Elle ne demande pas s’il veut vraiment savoir, c’est inutile. Alors maintenant, il faut répondre, répondre à ce visage tendu devant elle avec toute son innocence insolente.
« Un projet. »
Le premier mot est sorti, les autres suivront. Fabio ne bouge plus. Il faut continuer à dire, continuer à entendre.
« Un projet… Une nouvelle génération qui viendrait renouveler ce monde. Il fallait commencer dès l’enfance, dès la naissance, pour donner la soif d’apprendre, la soif de savoir, de vivre, de partir… Un test… Les enfants nés sous X. »
C’est étrange, c’est si rapide, si facile, il suffit d’une question pour que tous ces mots sortent si naturellement.
Elle le regarde avec toute la tendresse qu’elle lui porte, qu’elle leur porte à tous, tous ceux qu’elle a vus grandir. Fabio ne dit rien, il n’a rien à dire, juste une petite boule douloureuse qui grandit au fond de son bonheur.
Sans doute il a dit au revoir merci c’est tout ce que je voulais savoir, sans doute il s’est levé et il est sorti de son air tranquille.
Dans son bureau à elle, soupirs. Bientôt, bientôt, il reviendra. Il faudra continuer, le laisser partir s’il le faut. C’est pour cela, n’est-ce pas, c’est pour cela qu’elle avait commencé.


Quelques notes au piano, des mains sur un clavier, avec la lumière dorée du soir sur son dos. La musique, légère, légère, et le couvercle qu’on rabat brutalement. La tête entre les mains, le front appuyé contre le bois vernis, la lumière qui baisse lentement.
« Fabio… Tu es resté là tout l’après-midi ? »
L’ombre de l’autre sur le sol, comme une menace. Vite, vite se redresser, se refaire un visage tranquille, répondre oui, oui, mais de manière à ce qu’on ne s’inquiète pas. Ca ne marche pas. Regard fixe de l’autre.
« Tu es sûr que ça va ? »
Acquiescement de Fabio. L’autre se passe la main dans ses cheveux en désordre, il est mal à l’aise, c’est pour ça.
« Tu y es allé… »
Silence. Ce n’est pas une question.
« Tu vas y retourner… »
Silence. Fabio attend la suite. Encore un coup de main dans les cheveux.
« Tu sais, je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée… »
Silence.
« On a tout ici, tout pour notre présent et notre futur… Le passé est mort… On est là, c’est le principal… »
Silence. C’est l’autre qui attend.
« Je ne pense pas que j’y retournerai. »
Le mouvement de Fabio pour se lever, ses pas qui s’éloignent.
« Mais c’est comme tu veux… C’est comme tu veux… » Dans un soupir de l’autre qui reste immobile, dans l’obscurité qui grandit.
Avoir le choix, le choix de ne pas penser ce que l’on va faire.



« Ma mère… »
Un autre jour. On entend la pluie, et il y a juste une petite lumière grise toute faible. Personne dehors. L’atelier, le studio, la bibliothèque, les salles de classe doivent être remplies.
Le même bureau. Elle, elle ajuste quelques cernes plus sombres, et lui, les traits un peu plus tirés.
« Ma mère… J’en ai une, n’est-ce pas ? Comme tout le monde… Et un père ? »
« Fabio… »
Regards échangés sans un mot. Le crépitement de la pluie qui emplit le silence.
« Je voudrais juste savoir… »
Et puis, plus bas :
« S’il vous plaît… »
Silence.
« Très bien. Fabio, au regard de l’Administration, tu es le numéro 356 de l’année 199. . Ta mère t’a abandonné dés ta naissance. On n’a jamais entendu parler de ton père. C’est tout. »
Fabio encaisse. Il n’a pas fini. Ses dents qui se serrent.
« Vous devez bien savoir autre chose. »
« Fabio ! S’il te plaît ! » Dans un cri, et puis, doucement : « S’il te plaît… s’il te plaît… »
Regard dur, sans pitié, de Fabio.
Son dossier est derrière elle. Ce n’est pas très régulier qu’elle les ait, mais enfin. Etalé sur la table, il n’y a presque rien.
« Son nom, son adresse… »
Fabio qui se penche vers le bureau.
« Je veux y aller. Je veux la voir. »
Son regard à elle, perdu, comme si elle se noyait.
« Oui, oui bien sûr… »



Un autre jour. Peut-être le lendemain, peut-être des semaines, des mois plus tard. Fabio franchit les grilles que personne n’a envie de franchir. Le ciel gris, bas, écrasant, l’air lourd et la trace des pas de Fabio sur le sol. Des rues, des rues grises et sales, tout ce gris qui se traîne et s’accroche partout. Des rues, encore des rues. Tous ces fantômes vides qui marchent, le gris au front, les yeux baissés. Tous ces fantômes qui marchent sans se voir, et Fabio, comme une tâche claire au milieu de tout ce gris, seul, éperdu.
Un grand bâtiment gris. Des grilles autour. La main de Fabio sur les barreaux. De l’autre côté, l’empoignement de deux corps. Une clameur, ils courent, ils les entourent, ils les regardent, échange de coups d’insultes, cris, presque des hurlements. Fabio se détourne des grilles. Attroupement devant la porte fermée. Immobiles, assis sur des bancs, ricanements. Il s’éloigne dans les rues grises.
Une porte enfin, et tous ces murs sales et gris, ces fenêtres fermées, tous ces murs aveugles et menaçants. Une porte enfin. Un ascenseur. La porte enfin.
C’est une porte toute bête, au premier étage d’un immeuble. Fabio sait que s’il s’arrête, s’il hésite, s’il s’assoit un moment par terre pour réfléchir, il n’entrera jamais. Alors, sans même vérifier si c’est la bonne porte, il frappe. Trois coups, comme au théâtre avant que la pièce commence. Maintenant, là, ça commence.
Rien ne se passe.
Fabio, debout, tendu, le souffle court.
Un son étouffé à l’intérieur, quelque chose qui ressemble à ce qu’on dit quand quelqu’un frappe à la porte et qu’on lui dit d’entrer.
Fabio pèse sur la poignée. Sa pensée, un instant, que la porte est fermée, qu’il faut faire demi-tour. La porte n’est pas fermée. Elle s’ouvre.
Fabio entre. C’est une pièce pas très grande, encombrée, une table dans un coin un canapé, une télévision. Une femme encore jeune, très maquillée, étouffant dans des vêtements trop serrés, sort de la cuisine. Fabio qui la regarde, les bras ballants, Fabio qui ne sait pas comment réagir, ce qu’il doit dire, ce qu’il doit faire. Il aurait dû y réfléchir avant. Elle regarde Fabio. Un instant. Elle se jette sur lui, le prend dans ses bras.
« Fabio ! Fabio mon petit mon bébé t’es là ! Mon bébé ! J’avais changé d’avis je voulais te garder je te jure sur ma tête mais là-bas ils n’ont pas voulu que je te reprenne ! Mon bébé ! »
Fabio, froid, dur, droit, dans les bras de sa mère. Ses larmes dans les cheveux de Fabio. Elle a une manière étrange de parler, de prononcer plus durement les syllabes, de les expulser de sa bouche comme si elle n’en voulait pas.
« Mais ton connard de nigérien de père, c’est pas lui qui voulait te garder ! Je lui ai dit que j’t’avais, et il s’est barré ! C’est même pas la peine que tu le cherches ! »
Fabio s’empêche de penser. Ca fait un moment qu’il le fait, il commence à s’y habituer.
Elle le lâche. Il respire, il recule. Il y a un mot qu’il avait préparé, le premier mot qu’on apprend à dire, un petit mot tout simple, mais voilà, il n’arrive pas à sortir. C’est trop dur.
« Laisse-moi te regarder ! Qu’est-ce que tu es beau ! »
Elle le prend par le bras.
« Viens, je te fais visiter. Tu peux rester là tant que tu veux. Parle-moi de toi. Tu es bien dans le centre ? Tu fais quoi ? Tu es heureux quand même ? »
Fabio ne dit rien. Elle parle pour deux.
C’est un trois pièces aussi normal que peut l’être un trois pièces. Fabio voit tout, sauf ce qu’il y a derrière une porte fermée.
« Tu as un frère. Le deuxième, je l’ai gardé. Tu es aussi beau que lui. » Orgueilleuse.
Fabio ne répond pas, il sait que son silence doit paraître étrange, il le sait, qu’on va finir par se demander s’il n’est pas muet, mais, vraiment, il ne sait pas quoi dire. Elle ne s’en rend pas compte. Elle bouge beaucoup. Elle parle. Le temps passe.
Elle fait manger Fabio. Il n’a pas faim, se force sans un mot.



Nuit. Il est tard. Du bruit à la porte. L’autre, le frère, rentre. Il jette son sac à dos presque vide dans un coin, un coup d’œil torve à Fabio. Il va dans la cuisine, en sort, s’enferme dans sa chambre avec un paquet de chips et une cannette de bière. Il a treize ans.
Les hurlements d’une autre télévision, d’une chaîne hi-fi, le vrombissement d’un ordinateur qu’on allume.
« Ca finit tard aujourd’hui le collège ? Ca s’est bien passé ? »
Pas de réponse. La musique plus forte.
Elle renonce sans avoir lutté.
« C’est toujours comme ça. Les jeunes on ne les changera jamais. »
Fabio hoche la tête. Les jeunes on ne les changera jamais.



La musique s’est tue tôt le matin.
La gorge sèche de Fabio au milieu de la nuit. Dans le noir, les pupilles dilatées, souple et silencieux, il se lève, la cuisine. Le robinet qu’on ouvre. La tête penchée pour écouter la nuit.
La lumière tremblotante des néons qui aveugle, soudain. La mère dans l’encadrement. Sa main sur l’interrupteur. Sa bouche molle, ses traits déjà tombants, ses yeux plissés, cernés par l’épuisement, blafarde, les cheveux défaits, ternes.
« Fabio, qu’est-ce que tu fais ? »
Il sursaute comme si elle l’avait frappé. Réponse étouffée. Tout va bien, il a juste besoin de prendre l’air, un peu.
Elle sourit doucement, tristement.
« Reviens vite. »



Dehors, la nuit qu’on tient à distance. Le ciel orangé, les étoiles qu’on ne voit pas. Le halo jaunâtre des lampadaires. Le vide.
L’envie de s’asseoir, par terre, de fermer les yeux, de se rouler en boule.
Un cri qui le sort de sa torpeur.
« Hé toi le tismé ! »
Le sursaut de Fabio. On voit sa peau même dans le noir.
« Sale blédar, on te rotca c’que t’as où on te frappe ! »
Ils sont quatre qui l’encerclent, le dominent, le couvrent de leur ombre.
« J’ai rien. Laissez-moi. »
Grognements furieux.
« J’crois qu’t’as mal compris, là ! »
La main de l’autre qui le tient par le cou et le plaque contre le mur. Son autre poing qui se lève. Il a le même âge que Fabio, un profil d’aigle, de beaux cheveux sombres plus noirs que la nuit d’ici, le teint mat. Regard dur, sans pitié, qui masque ses faiblesses, sur Fabio. Mais Fabio ne voit qu’elles, ces faiblesses, toute cette peur, ce désespoir comme un puits sans fond. Hébété, il ne voit pas le coup venir. Il s’écroule.
Ses poches vides. Leurs silhouettes qui s’éloignent. Fabio qui vomit sur le trottoir. Le halo jaunâtre des lampadaires. Le vide.



Le même bureau, une fois de plus. Le claquement de la porte qu’on ouvre trop violemment. Elle est là, elle regarde tranquillement par la fenêtre la pluie tomber, le front lisse, le menton dans les mains. Il n’en a pas l’air, mais il est furieux, la colère le fait trembler des pieds à la tête, il n’arrive pas à se calmer, il ne veut pas se calmer. Il crie.
« C’est du conditionnement ! »
« Fabio, non ! » Elle s’est levée, soudain, elle a crié, inquiète, elle a déjà compris. « Non ! Le simple fait que tu puisses te poser la question prouve que ce n’en est pas ! »
Il refuse de réfléchir, il refuse de comprendre, la rage, une rage froide, l’a saisi entièrement. Rictus crispé.
« Peut-être que je suis conditionné pour me poser la question. »
Elle veut parler. Il ne lui en laisse pas le temps. Il crie encore.
« Je ne vous crois pas ! Je ne veux pas vous croire ! »
Il sort. Elle s’effondre sur la chaise. La pluie grise sur les carreaux.
La pluie froide qui lui aplatit les cheveux, qui coule et lui glace le corps.
La pluie le calme.
Il réfléchit, posément, là, sous cette pluie qui lui évite d’avoir à sentir ses larmes, s’il en a.
La grille que personne n’a jamais voulu franchir…
Un pas, puis deux, trois. Il est dehors. La pluie est la même pour tous. Il ne se retourne pas. Il est parti.
A l’intérieur, le front collé sur la vitre froide, on voit ses larmes et la buée de son souffle, ses yeux perdus. Elle n’a pas échoué.

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MessageSujet: Re: Génération Orpheline   Lun 3 Avr à 21:31

Wow... Je reste sans voix.

De magnifiques phrases
Citation :
Tous ces fantômes vides qui marchent, le gris au front, les yeux baissés. Tous ces fantômes qui marchent sans se voir, et Fabio, comme une tâche claire au milieu de tout ce gris, seul, éperdu.

Celle ci en particulier que j'aime beaucoup, mais il y en a pleni d'autres.
UNe belle structure, ce mot au début de chaque paragraphe qui résonne encore dans ma tête, et cette question que Fabio ressent, crispé.

Vraiment bravo, un texte magnifique...
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MessageSujet: Re: Génération Orpheline   Mar 4 Avr à 21:09

Encore une fois, superbe.

Tu as vraiment un style bien à toi, des tournures de phrase qui te caractérisent, un vocabulaire précis... Non mais qu'est-ce que tu veux que je dise d'autre? C'est du Tiphaine, ça veut tout dire!




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Hiraeth Dùnadan
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MessageSujet: Re: Génération Orpheline   Ven 21 Avr à 11:50

ouah bah alors j'suis vraiment bien contente que ça vous plaise


c'est le texte qui m'a valu la plus grande hésitation avant de le mettre sur la nga....



enfin bref merci

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MessageSujet: Re: Génération Orpheline   

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