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 On ne creuse pas le roc avec sa chair.

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Candleinthestorm

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MessageSujet: On ne creuse pas le roc avec sa chair.   Lun 29 Nov à 12:57

Cette nouvelle est basée sur le rêve d'un ami, qui me l'a raconté car il savait que j'écrivais. Aussi j'ai construit une histoire autour de son flash onirique.
Voilà le résultat...

On ne creuse pas le roc avec sa chair.

D’abord la charrette coincée dans l’ornière, et il n’avait pas pu faire autrement que d’aider à l’y dégager. C’est pourquoi il était arrivé en retard à la mine, et maintenant, c’était cette fichue sangle qui refusait de se laisser dompter. Il était seul dans la salle des pendus, et les quelques combinaisons restantes assistaient au spectacle. A ma gauche, 70 kg, 1 m 76, premier combat : notre mineur. A ma droite, quelques dizaines de grammes, jamais défaite : la sangle de cuir brun. Il fallait forcément que ce soit la dernière combinaison à sa taille… La sangle se tordait sous ses doigts, coulait, se défilait tant et si bien qu’il lui était impossible de la dégager de l’anneau de fer blanc, qu’elle semblait décider à ne plus quitter. Tant pis : une victoire de plus pour la sangle… Le col et les épaules seraient plus lâches. Au magasin, les outils délaissés étaient vénérables de rouille et d’usure. Mais puisqu’il n’avait pas le choix… On ne creuse pas le roc avec sa chair.
Il s’empressa d’atteindre l’ascenseur – lui qui voulait descendre – y prit place, et tira sur la corde à signal. De plus bas, de bien plus bas, de là où la lumière du jour n’irait jamais – c’était bien trop sombre pour elle – lui parvint les frissons de la cloche. Peu après, les câbles se tendirent comme les cordes d’une guitare, et l’air vibra gravement dans la cheminée d’accès. Il s’imagina alors les chevaux aveugles qui poursuivaient leurs sillages, la peur du fouet mordant à leurs trousses, creusant toujours plus nettement leur cercle dans l’humidité de la mine. Les poulies grinçaient, le bois craquait, et lui descendait.

Soudain une détonation retentit, puis une clameur, et le hennissement bestial d’un cheval. L’ascenseur s’immobilisa brusquement et les mécaniques se plaignirent. Le mineur leva alors la tête vers elles et reçut une pluie de larmes de poussières. Il cacha ses yeux au creux de son bras, mais il était trop tard. Il s’agrippa à la barre de protection, se recroquevilla sur elle, et comme il ne voyait plus, écouta profondément… Au fond, déments, se répondaient des cris paniqués. Une deuxième détonation, plus proche, se fit entendre, et les chevaux apeurés se remirent en marche, cherchant le salut dans leur cercle sombre. Il sentait l’ascenseur descendre, et un grondement s’amplifiait. Un éclat d’air chaud s’engouffra dans la cheminée, et les clameurs clamèrent leur douleur amère. Désormais il ne savait plus s’il tombait ou descendait. Dans son monde noir et sonore, tout n’était que chaos. L’ascenseur, qui raclait parfois les parois, s’immobilisa tout à coup. Le mineur fut plaqué au sol. Tout semblait trembler et se répercuter autour de lui. Tout le chaos était bruits et tremblements. Horrifié, il ouvrit les yeux que la poussière mordait et devina une ouverture dans le roc. Brèche ou galerie ? Peu importait. Il s’y engagea corps et âme et progressa à tâtons. Les parois se rapprochèrent rapidement ; au bout de quelques mètres, en tendant chacun de ses bras, il put joindre les parois de ses deux mains. Bientôt, le roc se ferma devant lui : il ne restait plus qu’un mince passage, à peine de la largeur d’un homme… Il sentait de la poussière et des cailloux, parfois de petites pierres, ruisseler sur lui. Un éboulement se produisit derrière lui, et il s’insinua du plus qu’il pouvait dans la brèche. Alors que tout son être n’était plus que vibrations, et que tout autour de lui semblait s’écrouler, alors que l’air qu’il respirait n’était plus que poussière, pris en étau entre deux rocs, il perdit connaissance…

Lorsque sa lucidité retrouva son corps fragile et chassa le néant de son esprit, il fut parcouru d’un long tressaillement. Comme bouger lui était douloureux, il resta d’abord immobile. Dans sa boîte crânienne, des lueurs parcouraient ses neurones, éclataient en éclairs chimiques pour sauter les synapses, s’organisaient, et projetèrent leurs sensations sur l’écran de sa conscience. Tout s’était déroulé si vite. Une explosion ; des cris ; une autre explosion ; la chute ; l’air chaud ; la brèche ; l’éboulis. Pendant combien de temps l’ascenseur avait-il chuté ? Combien de niveaux avait-il descendus ? Combien de mètres, de dizaines de mètres le séparaient de la surface ? Combien de temps était-il resté inconscient ? Tant de questions… Tant de questions, et si peu de réponses… Il essaya d’ouvrir les yeux, mais ils avaient coulé pendant son sommeil pour se protéger de la poussière, et ses paupières restaient collées. Instinctivement, il voulut porter son bras droit à son visage. Il ne le pouvait pas : son bras droit était coincé le long de son corps, écrasé par le poids de l’éboulis. Dans sa main droite, il sentait le manche de la pioche. Son bras gauche par contre avait plus d’espace : il passait juste entre les deux parois. Il se frotta les yeux, les ouvrit, et ne vit aucune différence – sinon que ses yeux lui piquaient plus lorsqu’ils étaient ouverts. Mais il faisait toujours sombre. Alors il pleura, ce qui soulagea ses yeux. Alors il pleura, ce qui soulagea son âme. Alors il pleura, puis sombra dans le sommeil…

Pour la seconde fois, il revint à lui. Se sentant encore coincé, ce fut la terreur angoissante qui s’empara de lui. Il se débattit violemment, poussa sur le roc, s’écorcha la peau, grogna et souffla comme un animal. En vain. Alors il appela au secours, il était là, il était coincé, il fallait qu’ils viennent, qu’on le dégage.

Silence. Pas de réponse.

Mais il était là bon sang – plus fort – il était là, pourquoi ne venait-on pas le chercher les autres les autres mais pas lui lui ne pouvait pas ne devait pas pourquoi pourquoi le laissait-on là on allait venir le chercher n’est-ce pas on l’entendait n’est-ce pas mais répondez-lui bon sang !

Silence implacable et tangible. Lourd comme un roc ?

Il ne pensait plus. Il resterait là toujours. Le front humide contre la pierre froide. Les yeux vissés dans le noir informe. Le corps flasque et mou entre deux rochers solides et durs. Sa respiration emplissait tout l’espace.
Non, non ! Pas seulement son souffle ! Cet air frais ! Ce courant d’air frais ! Il ne rêvait pas, non ! Il sentait bien de l’air frais et pur effleurer son visage sali. Cela venait de plus en avant dans la brèche. Comment, mais comment, à une telle profondeur, enfoui au cœur des roches, pouvait-il sentir de l’air frais ? Sans doute cette brèche communiquait avec une galerie, sans doute, et sans doute le mènerait-elle jusqu’à la surface, jusqu’à l’air pur. Il devait avancer ! Ne jamais baisser les bras ! Il s’écrasa alors contre la surface minérale, se pressa contre elle, profita du moindre interstice, avança de quelques centimètres, griffa sa combinaison trop lâche sur la pierre, mais il demeurait coincé. Il s’arrêta un peu essoufflé, et en profita pour explorer la brèche de sa main gauche. Les parois semblaient s’écarter à nouveau, mais il fallait d’abord passer ce goulot d’étranglement. Rien qu’un détroit à passer. Mais il savait pertinemment qu’il ne pourrait jamais s’y infiltrer… Si cette combinaison n'était pas si large, s'il avait pu l'ajuster à sa taille, alors peut-être aurait-il eu une chance... Mais puisque la boucle n'avait pas cédé...

Dure et froide sous le menton, la boucle de fer blanc mordait notre mineur à la gorge. Son ciel souterrain était noir et lourd, vide d’étoiles. Si seulement il y en avait eu une. Une seule aurait suffit, pourvu qu’il s’agisse de la bonne… Mais même sa bonne étoile semblait l’avoir abandonné. Debout pour l’éternité. Entre deux murs de pierre massifs, un sous-sol sombre et un sus-sol noir. Et cet air frais et doux et bon qui le rongeait… S’il avait pu maigrir, ou même élargir le passage.. Elargir le passage… Pourquoi n’y avait-il pas pensé plus tôt ! Voilà qu’il se parlait à voix haute. Après tout, il avait encore sa pioche ! Il essaya de glisser sa main gauche entre son corps et le roc, mais il n’y arriva pas. Alors il tenta d’y faire passer la pioche, mais son bras droit était si bien écrasé contre lui… Ce serait trop bête… Une pioche à la main et ne pas pouvoir s’en servir… Non…
Il fondit en larmes à nouveau, et se débattit frénétiquement avec sa pioche. Il fallait bien qu’elle passe, elle le devait, ou bien que ferait-il ? On ne creuse pas le roc avec sa chair. Rien à faire, rien à faire ! La pioche restait désespérément coincé dans sa main droite quand il en avait besoin dans sa main gauche. Il eut seulement fallu qu’il soit gaucher… Quand il pensait que petit, on lui attachait le bras gauche pour qu’il soit droitier… S’ils avaient su, mais s’ils avaient su…
Désormais il riait de rage, et forçait toujours pour atteindre cette satanée pioche. Il meurtrissait ses mains contre la paroi et sa jambe avec la pioche. Alors il en voulut au monde entier, à lui-même, à sa pioche, à sa combinaison, et à son gabarit. Il frappa du poing contre la paroi rocheuse. Sa main saignait, le faisait souffrir, mais quelle importance, puisque tout était fini depuis le début ? Il grattait contre la pierre avec ses ongles, se les arrachait, râpait sa peau, usait ses os ; il y laissa sa chair et son sang, y gagna en souffrances et en désespoir, mais ne pouvait en aucun cas avancer plus. L’homme était déjà mort. Il ne restait plus que l’animal, qui usait la peau de l’homme pour sauver la sienne. Et cet air frais qui le droguait, le rendait fou de rage…

Mais le sang dans l’obscurité est aussi noir que la suie. Il sentait ses forces affluer en son bras, pour se répandre à son extrémité. Désespérément, il se fit le plus mince possible, se vida d’air, se tordit en silence. Une vingtaine de centimètres. Il étai coincé de vingt centimètres de plus, et ses poumons ne pouvaient plus se déployer. Sa cage thoracique était calée entre les deux rocs. Cet air frais, il ne pouvait même plus le respirer… Il sentait l’air manquer en lui, et constata que de la sorte, il pouvait attraper sa pioche. Ce qu’il fit.
Il sourit alors, suffoquant – on ne creuse pas le roc avec sa chair – et dans l’obscurité, s’éteignit.

A la surface, les secours se rassemblèrent. Le patron de la mine pestait. Combien d’argent allait-il perdre de la sorte ? Il avait sa bedaine à nourrir, lui. Il fournit aux sauveteurs les plans de la mine. Il fut convenu, la cheminée d’accès étant complètement obstruée par l’ascenseur, qu’ils passeraient par le puits d’aération. Il existait en effet une brèche qui, l’espérait-on, permettrait aux équipes de rejoindre la cheminée d’accès sous l’ascenseur. Des cordes furent donc arrimées puis jetées au fond du puits d’aération. Un premier groupe descendit. Sur le bord, le patron s’impatientait. Dans quel état allait être sa mine ? Tout à coup, des voix s’élevèrent dans le puits. On venait de découvrir un cadavre pris entre les parois. Son bras droit était rouge de sang. Sur le visage, on lisait pourtant un sourire heureux.

« Il s’en est fallu de peu, les gars ! Le bougre est encore chaud ! »



à Cottenchy, le 10 mars 2004.

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Hiraeth Dùnadan
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MessageSujet: Re: On ne creuse pas le roc avec sa chair.   Lun 29 Nov à 21:48

Dis donc ça doit faire flipper de faire des rêves comme ça Shocked

C'est très bien compris, et original de surcroît. Je n'avais jamais lu de textes suivant un mineur après un coup de grisou, mais après tout, c'est p-e moi qui suis ignorante.

En tous cas je le redis, c'est super

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Candleinthestorm

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MessageSujet: Re: On ne creuse pas le roc avec sa chair.   Mar 30 Nov à 0:12

Et bien il ya par exemple "Sans famille" d'Hector MALOT, mais comme toujours il suit les mineurs qui survivent au coup de grisou, pas ceux qui restent au fond du trou...

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Antigone
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MessageSujet: Re: On ne creuse pas le roc avec sa chair.   Mar 30 Nov à 1:43

Ce brave Rémi a toujours réussi à s´en sortir... Pourtant je connais pas d´histoire plus pathétique que la sienne... Pauvre Rémi...

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Candleinthestorm

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MessageSujet: Re: On ne creuse pas le roc avec sa chair.   Mar 30 Nov à 2:20

Arrête! Je ne voulais pas y penser! Maintenant ca y est! ...

Ah la la... Je crois bien qu'il va falloir que je les relise une fois de plus...


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Desperad
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MessageSujet: Re: On ne creuse pas le roc avec sa chair.   Dim 5 Déc à 22:24

C'est vraiment super... mais c'est vrai que j'aimerais pas trop faire des "rêves" comme ça !

colors
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paulinun
Invité



MessageSujet: Re: On ne creuse pas le roc avec sa chair.   Mar 21 Déc à 15:25

Oah!
C'est tres bien ecrit!
C'est un reve sur un sujet grave, mais il est si bien ecrit qu'il ne donne pas une impression morbide!
Bravo!
Mais quel reve!
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MessageSujet: Re: On ne creuse pas le roc avec sa chair.   

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On ne creuse pas le roc avec sa chair.
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